Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
67 ans après la Rafle du Vel d’Hiv, encore de passionnantes questions…
[jeudi 16 juillet 2009 - 15:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Dictionnaire de la Shoah
Jean-Marc Dreyfus, Edouard Husson, Georges Bensoussan, Joël Kotek
Éditeur : Larousse
637 pages / 26,60 € sur
Résumé : Un ouvrage de référence, certes, mais qui aurait largement gagné à témoigner d’un plus grand pluralisme dans ses positions et présupposés.
Page  1  2  3 

Certains articles sont tout à fait passionnants, comme la plupart de ceux consacrés aux différents pays, celui sur « l’enseignement de la Shoah », la « bande dessinée et Shoah » ou encore le « cinéma et Shoah » (qui aurait pu renvoyer vers le livre dirigé par Jean-Michel Frodon, Le Cinéma et la Shoah, paru aux Cahiers du cinéma en 2007). D’autres sont bien sûr plus décevants, comme celui sur Pie XII qui ne pointe pas la responsabilité actuelle de l’Eglise catholique qui refuse toujours d’accorder l’accès à toutes les archives de cette période, ou l’article sur les questions de restitutions (une page) qui passe un peu rapidement sur la spoliation des œuvres d’art et les enjeux actuels.

Un système assez efficace de renvois permet en général des lectures thématiques, même s’il y a là encore quelques lacunes (l’article « Autriche » devrait renvoyer vers Vienne et Mauthausen, deux autres entrées importantes). Dans l’idée selon laquelle le but de l’histoire, son sens profond, serait selon le mot de Fernand Braudel « l’explication de la contemporanéïté », les auteurs auraient pu signaler que le maire de Vienne qui a tant influencé Hitler, Karl Lueger (maire de 1897 à 1910), principal représentant de l’antisémitisme politique, dispose encore aujourd’hui à Vienne d’une place, d’une statue, d’un morceau du Ring (le prestigieux boulevard circulaire) et d’un monument. De même, l’article sur les Oustachis, ultra-nationaliste croates ayant soutenu les nazis, aurait pu indiquer que Milivoj Asner, ancien chef de police, est hébergé en Autriche en toute légalité, alors que le Centre Simon Wiesenthal le classe en 4ème position parmi les nazis les plus dangereux, encore en vie et non jugés.

Si le dictionnaire comporte un article très utile sur le négationnisme, il aurait peut-être été bon que les directeurs de l’ouvrage se risquent à un article « instrumentalisation », abordant ainsi la polémique intéressante qui s’est déroulée en Allemagne avec le discours de Martin Walser lors de la remise du Prix de la paix des libraires allemands (octobre 1998).

Enfin, notons que ce dictionnaire contient de belles cartes inédites sur l’émigration des Juifs hors d’Allemagne, les pourcentage de victimes dans les populations juives des différents Etats, les différents camps avec le réseau ferroviaire… et bien sûr, par moins de trois cartes sur la « Shoah par balles » à différentes époques.

Il s’agit en somme d’un ouvrage utile, accessible à tout public, mais qui pêche sans doute par quelques choix idéologiques et par l’absence de tout recul critique quant à l’utilisation du terme « Shoah ». Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un dictionnaire à se procurer, « gloib mir » (« croyez moi » en yiddish) !.



*À lire également sur nonfiction.fr : notre dossier "Fascisme-nazisme. Histoire, interprétations, débats".

Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

3 commentaires

Avatar

François Delpla

09/08/09 16:15
Permettez-moi tout d'abord de me citer.

J'écrivais il y a un an pour un magazine :

"Nommer l’innommable

Le terme de « génocide » est forgé en 1944 par un juriste américain juif d'origine polonaise, Raphael Lemkin, fort d’une expérience remontant à la Première Guerre mondiale dans sa région natale des confins polono-ukrainiens. Il rapproche alors surtout le martyre des Juifs de celui des Arméniens dans l’Empire ottoman (1915 et suivantes). Le terme est peu employé lors des procès de Nuremberg où l’expression « crime contre l’humanité » prend son essor. Dans les années 1950 se fait jour le besoin d’un terme s’appliquant spécifiquement au massacre des Juifs par les nazis. En Israël, deux mots hébreux sont en concurrence : Shoah et Hurban. Le premier, employé dans les Psaumes et les livres des Prophètes, désigne les catastrophes, de préférence naturelles, le second une destruction d’origine humaine et plus spécialement les deux destructions du Temple de Jérusalem (586 av. J-C, 87 ap. J-C). Hurban disparaît vite mais laisse une trace remarquable : le titre de la somme de Raul Hilberg (à laquelle ce numéro, comme toutes les études sur le sujet, doivent beaucoup) La destruction des Juifs d’Europe. Shoah l’emporte probablement pour des raisons religieuses, mais ne réussira pas jusqu’à nos jours à s’imposer dans les pays anglophones. On y emploie très majoritairement le terme d’« Holocaust », qui a lui-même une certaine légitimité historique puisqu’il était appliqué aux pogroms les plus sanglants depuis la fin du XIXème siècle. Mais il est souvent critiqué en raison de son origine religieuse… en Grèce ancienne, où il désignait la crémation complète de la victime d’un sacrifice. On lui reproche donc de laisser entendre que le massacre était une punition divine pour des crimes réels. Des intellectuels épris de laïcité ont mis à l’honneur le terme religieusement neutre de « judéocide », proposé en 1988 par l’historien américain (d’origine juive et luxembourgeoise) Arno Mayer."

Donc, le texte de Meschonnic, oui. Précieux et salutaire. Mais il date un peu. Le vocabulaire, c'est aussi une question d'usage. Rédacteur en chef du numéro de magazine en question, je m'étais ingénié à n'y parler, du moins sous ma signature, que de Solution finale ou de judéocide et, si Shoah il y avait, c'était entre guillemets. Mais qu'on le veuille ou non, le terme s'impose en francophonie, et du coup ses inconvénients s'estompent, ses connotations devenant petit à petit l'affaire des seuls étymologistes. Il m'arrive donc d'ôter les guillemets. Cela dit, il est bon qu'il y ait plusieurs termes.

Pour en revenir à votre recension, il me semble qu'elle se concentre un peu trop sur cette lacune, pour étayer une imputation de manque de "pluralisme dans ses positions et présupposés".
Avatar

MAO

17/07/09 14:24
Très documenté et argumenté,c'est impressionnant!
merci pour tout ce travail fourni pour les non initiés!
Avatar

Marc Silberstein

16/07/09 23:01
Un grand merci à Jérôme Segal pour ce compte rendu éloquent et précis. L'usage acritique du vocable "shoah", qu'il souligne, ne m'étonne guère, tant est puissante – puisque banalisée – l'entreprise de persuasion que ce mot est le seul mot adéquat pour décrire le génocide des Juifs par les nazis. Insistons : il faut lire le texte de Meschonnic mentionné ici, c'est un grand texte.

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici