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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.

Disons le d’emblée, cet ouvrage est plutôt réussi : en plus de 600 pages (et pour moins de 30 euros), il représente en un unique volume une petite encyclopédie facilement maniable sur tout ce qui concerne la destruction systématique des Juifs européens. Outre l’index, la précieuse bibliographie thématique, le lexique et la liste des abréviations, ce dictionnaire a l’originalité de présenter deux textes en incipit, des « Questions sur la Shoah » et une chronologie du « Processus ».
Seulement, à aucun moment dans ce dictionnaire, le terme même « Shoah » n’est discuté de façon critique. L’entrée « Shoah » décrit bien les sens du mot et les différents contextes dans lesquels le terme a été utilisé, avant de s’imposer en France, essentiellement suite au film éponyme de Claude Lanzmann. Henri Meschonnic, par exemple, a pourtant très clairement exposé (Le Monde, 20 février 2005) les raisons qui invitent à remettre en cause l’emploi dominant de ce terme hébreu signifiant « catastrophe soudaine », le plus souvent naturelle : c’est un terme d’une langue liturgique, inconnue de la plupart des victimes. La connotation religieuse du terme suppose en outre, implicitement, la réduction du judaïsme à une religion. La « Shoah » – sacralisée en français par la majuscule –, repose sur une ontologisation de l’extermination des Juifs, insistant sur l’unicité de ce génocide, essentialisant par là-même le « peuple élu ». Fort heureusement, il faut le reconnaître, ce dictionnaire comporte tout de même des entrées pour les « Arméniens » et « Tsiganes », même si on eût préféré pour ces derniers la dénomination « Roms et Sintis » et que l’article aurait pu mentionner qu’en France, par exemple, les Roms ont été internés jusqu’en mai 1946. D’autres catégories de victimes sont également mentionnées, comme les « homosexuels » ou les « témoins de Jéhovah », mais pas les communistes, qui n’ont d’ailleurs pas non plus l’honneur de figurer dans l’index (« Parti communiste » non plus, c'eût pourtant été l’occasion de discuter l’expression « parti des fusillés »).
Concernant la « Shoah », on pouvait espérer que ce dictionnaire aborde ces questions politico-linguistiques, et l’on ne pouvait dès lors que se réjouir d’une entrée sur les « Langues parlées par les victimes ». Las ! Malheureusement, si l’article apporte des informations intéressantes sur l’usage de la diglossie selon les lieux et les époques (cafés aryens, ghettos, camps…), ce n’est qu’incidemment que le yiddish est mentionné, par exemple dans l’extrait d’un témoignage d’Emanuel Ringelblum, chroniqueur du ghetto de Varsovie.
3 commentaires
François Delpla
J'écrivais il y a un an pour un magazine :
"Nommer l’innommable
Le terme de « génocide » est forgé en 1944 par un juriste américain juif d'origine polonaise, Raphael Lemkin, fort d’une expérience remontant à la Première Guerre mondiale dans sa région natale des confins polono-ukrainiens. Il rapproche alors surtout le martyre des Juifs de celui des Arméniens dans l’Empire ottoman (1915 et suivantes). Le terme est peu employé lors des procès de Nuremberg où l’expression « crime contre l’humanité » prend son essor. Dans les années 1950 se fait jour le besoin d’un terme s’appliquant spécifiquement au massacre des Juifs par les nazis. En Israël, deux mots hébreux sont en concurrence : Shoah et Hurban. Le premier, employé dans les Psaumes et les livres des Prophètes, désigne les catastrophes, de préférence naturelles, le second une destruction d’origine humaine et plus spécialement les deux destructions du Temple de Jérusalem (586 av. J-C, 87 ap. J-C). Hurban disparaît vite mais laisse une trace remarquable : le titre de la somme de Raul Hilberg (à laquelle ce numéro, comme toutes les études sur le sujet, doivent beaucoup) La destruction des Juifs d’Europe. Shoah l’emporte probablement pour des raisons religieuses, mais ne réussira pas jusqu’à nos jours à s’imposer dans les pays anglophones. On y emploie très majoritairement le terme d’« Holocaust », qui a lui-même une certaine légitimité historique puisqu’il était appliqué aux pogroms les plus sanglants depuis la fin du XIXème siècle. Mais il est souvent critiqué en raison de son origine religieuse… en Grèce ancienne, où il désignait la crémation complète de la victime d’un sacrifice. On lui reproche donc de laisser entendre que le massacre était une punition divine pour des crimes réels. Des intellectuels épris de laïcité ont mis à l’honneur le terme religieusement neutre de « judéocide », proposé en 1988 par l’historien américain (d’origine juive et luxembourgeoise) Arno Mayer."
Donc, le texte de Meschonnic, oui. Précieux et salutaire. Mais il date un peu. Le vocabulaire, c'est aussi une question d'usage. Rédacteur en chef du numéro de magazine en question, je m'étais ingénié à n'y parler, du moins sous ma signature, que de Solution finale ou de judéocide et, si Shoah il y avait, c'était entre guillemets. Mais qu'on le veuille ou non, le terme s'impose en francophonie, et du coup ses inconvénients s'estompent, ses connotations devenant petit à petit l'affaire des seuls étymologistes. Il m'arrive donc d'ôter les guillemets. Cela dit, il est bon qu'il y ait plusieurs termes.
Pour en revenir à votre recension, il me semble qu'elle se concentre un peu trop sur cette lacune, pour étayer une imputation de manque de "pluralisme dans ses positions et présupposés".
MAO
merci pour tout ce travail fourni pour les non initiés!
Marc Silberstein