Littérature
L'oeil de la NRF : Cent livres pour un siècle
Collectif, Choix des textes et présentation par Louis Chevaillier
Éditeur : Gallimard
Ces textes invitent enfin à réfléchir aux visées et aux vertus de la critique littéraire, définie assez drôlement par Fieschi dans sa critique de Simenon comme « l’organisation du ridicule au profit, ou, parfois au détriment du lecteur. » La critique est avant tout un exercice de séduction, d’où l’importance des débuts, véritable appât pour capter l’attention du lecteur. Dans ce domaine, tout le monde n’a pas la bonne fortune d’un Joseph Kessel, qui a le sens de la formule, directe, énergique, accrocheuse juste ce qu’il faut : « Les beaux titres tiennent à l’ordinaire fort mal leurs promesses et servent à couvrir de pauvres livres. » écrit-il avant de préciser que
L’archipel des sirènes fait justement exception à la règle et de dépeindre Somerset Maugham en ces termes : « l’homme le plus charmant qu’aient formé les voyages : il n’en parle jamais. »
Séduction oui, mais séduction qu’il faut exercer au service d’un autre, sans tirer la couverture à soi : en ce sens la critique est aussi exercice de discrétion et de tact. Les meilleures critiques sont celles qui acceptent de s’effacer derrière le livre : au lieu de tenir un discours général sur la littérature, elles attaquent le livre en un point précis et s’en servent comme d’une clé pour y faire entrer le lecteur. C’est Paul Gellings qui étudie le flou spatio-temporel chez Modiano, Aury la fascination et l’influence exercée par la grande ville dans les romans de Michel Butor, Sartre l’esthétique du « trompe l’œil » chez Faulkner. Fieschi, dans sa critique de Simenon, après un discours plutôt rebattu sur l’épopée et le roman, change de cap et s’intéresse à l’héroïsme de Maigret, héroïsme fait de « cette seule richesse de lourdeur, de paresse et de fumée qui nous rend, avec une joie si aiguë, le temps des bistros et des cafés crèmes. » C’est vrai qu’on s’y croirait.
Parmi ces critiques, il y en a deux qui retiennent plus particulièrement l’attention. La première, c’est la lecture que fait Mauriac de
La Prisonnière, deux ans après la mort de Proust : mélange d’acuité et de mélancolie sur le thème de l’effacement, de l’écoulement des personnages, dont les contours deviennent moins précis au fur et à mesure que leur créateur s’avance vers la mort. « De même que la dernière année de sa vie, il écartait ses plus chers amis, peut-être supporte-t-il malaisément ce monde vivant de ses livres. » Reste une étude quasiment clinique du sentiment amoureux, et la chambre de l’auteur/narrateur, centre de gravité d’un monde dont il capte les moindres signes. « Comme il fait d’Albertine, il attire l’univers dans sa chambre de malade et le retient prisonnier. » Pour corser un peu le jeu, Mauriac avance quelques critiques. Mais c’est pour avoir le plaisir de les contrer aussitôt. Il est improbable qu’Albertine accepte de loger chez le narrateur ? C’est que Proust se soucie peu de la vraisemblance en ce qui concerne les péripéties, et qu’il « s’inquiète d’être véridique dans l’unique étude du sentiment amoureux. » Oui mais Mauriac le catholique finit par se rebiffer : ces lois tragiques de l’amour exposées par Proust méritent-elles vraiment le caractère d’universalité auquel il prétend? L’objection est retenue mais « cet amour où notre bourreau est celui-là même de qui nous attendons l’apaisement s’appelle l’amour non partagé ; et s’il est vrai que c’est là l’espèce la plus répandue parmi les pauvres hommes, refuserons-nous à Proust d’avoir su dans
La Prisonnière rejoindre l’universel ? » Autre figure remarquable et que notre époque a injustement laissée dans l’ombre : celle de Nizan, qui fait la critique d’
Eté 14 de Roger Martin Du Gard en 37. Là aussi, la mort rôde : quand on lit Nizan faisant le portrait de Jacques Thibault, pacifiste engagé contre la guerre et tué par un gendarme français après un accident d’avion, on songe tristement qu’il ne lui reste que peu d’années à vivre avant que, volontaire pour partir au front, il ne soit tué dans la bataille de Dunkerque.
Il faut lire ce livre qui rassemble des critiques qu’on a peu l’occasion de lire, régénère des livres parfois perdus de vue et ranime des plumes injustement oubliées. C’est un riche panorama sur un siècle de littérature et un bon tremplin vers d’autres lectures. Reste qu’on sort un peu étourdi de ce flot de textes, et que parfois le besoin d’explications supplémentaires se fait sentir. Il serait pourtant difficile d’en tenir rigueur à un livre qui offre autant et à si bon prix
* À lire également sur nonfiction.fr :
- Alban Cerisier, Une histoire de La NRF (Gallimard) et En toutes lettres ... Cent ans de littérature à La Nouvelle Revue française (Gallimard), par Caroline Pichon.
- Yaël Dagan, La NRF entre guerre et paix. 1914-1925 (Tallandier), par François Quinton.
- Dominique Fernandez, Ramon (Grasset), par Vincent Giroud.
- Jean Paulhan et André Lhote, Correspondance 1919-1961 (Gallimard), par Vincent Giroud.
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