On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Sarah Thornton, je le précise, ne va pas jusqu’à la comparaison que je viens de risquer ; mais tout, dans sa description, y entraîne. Tel Saint-Simon à la cour de Louis XIV, elle nous initie aux subtiles hiérarchies de ce monde : les emplacements des annonces de galeries dans la meilleure revue font l’objet de soins aussi attentifs que le placement des convives dans un dîner diplomatique ; la visite d’atelier est "un rituel important de promotion de l’art" ; les marchands ne doivent jamais être vus par les artistes en train de faire des affaires, tandis que les collectionneurs ne doivent pas paraître se préoccuper de l’argent, pas plus que les artistes de leur réputation ; dans l’avion de Tokyo à L.A., l’artiste voyage au premier rang de la classe affaires, les galeristes derrière lui, tandis que les conservateurs du musée sont relégués au rang 18, en classe économique (mais l’artiste offre au plus haut gradé de prendre son siège – ce que celui-ci, bien sûr, refuse). Avant d’en arriver là, toutefois, un artiste aura dû, au minimum, attendre, sans pouvoir être sûr qu’il allait s’en sortir : tel qui dormait sur le toit de sa camionnette lors de sa première exposition à Venise est logé aujourd’hui dans un palace, et se voit applaudi par les clients du restaurant qui le reconnaissent.
L’auteur a le coup d’œil infaillible pour noter les détails des tenues, dans un monde où l’apparence fait plus que compter : tel commissaire-priseur "ajuste sa cravate et referme la veste de son costume gris foncé. Sa coupe de cheveux est si normale qu’elle défie toute description" ; un couple de galeristes (hommes) à la foire de Bâle portent, "l’un, un ensemble de pièces rares faites sur mesure par des stylistes italiens, sans cravate ; l’autre, un costume à fines rayures Hugo Boss et des chaussures en daim marron, sans cravate" ; quant à l’artiste, son "uniforme de la semaine" se compose simplement d’ "un T-shirt blanc, un short baggy couleur kaki, et des tennis blanches sans chaussettes". Normal : l’artiste n’a pas besoin de se faire bien voir, puisque c’est celui que chacun regarde ; d’ailleurs, "s’il a du retard dans sa toile pour Pinault, c’est comme quand Michel-Ange était en retard pour le Pape", dit-on volontiers dans le milieu.
Le monde de l’art contemporain a bien changé, par rapport aux légendes de l’art moderne qui bercèrent la jeunesse de ceux qui se sont initiés à l’art du temps où tout se jouait entre Montmartre et Montparnasse. D’abord, il s’est internationalisé : les passeports des deux galeristes sont remplis de visas, et tel artiste qui monte a renoncé à son appartement car il voyage en permanence. Les carrières se sont accélérées : on peut devenir une star en quelques années, sinon en quelques mois. Et puis, l’artiste n’est plus un solitaire inspiré, tel Jackson Pollock dansant autour d’une toile dans son atelier : c’est un entrepreneur, qui a 90 employés à Tokyo et New York, et a fait inscrire au dos de sa toile les noms des 25 collaborateurs qui y ont travaillé. Certains artistes utilisent couramment, pour produire leurs œuvres, des logiciels informatiques tels que Illustrator ou Photoshop. Et plus personne ne s’indigne des propos de Warhol lorsqu’il disait qu’"être bon en affaires est la forme d’art la plus fascinante… Faire de l’argent, c’est de l’art, travailler c’est de l’art, et les bonnes affaires c’est le meilleur de l’art" : au pire, on en rigole ; au mieux, on s’y met.
Au total, ce ne sont pas vraiment des révélations qu’on retire de cette lecture excitante : aucun secret n’aura été trahi, et les confidences qu’a réussi à soutirer l’auteur ont probablement été déjà faites à d’autres. Ce qui est véritablement instructif dans ce livre, c’est le déplacement d’un lieu à l’autre de ce monde, et la description globale qui s’en dégage ainsi, mettant en évidence un espace interactionnel, dans un milieu à la fois très large géographiquement et très restreint socialement, où ce sont les relations entre l’ensemble des acteurs qui font marcher l’ensemble, dans une direction que personne ne connaît à l’avance, même si des lignes de force s’imposent après coup avec la force de l’évidence. Le secret, c’est que personne ne sait rien de décisif, et que rien n’est concerté, mais que ce sont les actions de chacun en fonction des actions des autres qui font exister les valeurs après lesquelles chacun court alors même qu’il contribue à les créer. C’est dire que ce qu’on retire de cet exercice de dépaysement ethnographique c’est, véritablement, une leçon de sociologie![]()
1 commentaire
stéphane