On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Le projet éditorial
nonfiction.fr : Vous avez co-dirigé, avec Ginette Michaud et Michel Lisse, la publication du premier volume des cours de Jacques Derrida, La Bête et le Souverain, qui reprend les cours donnés à l’EHESS en 2001 – 2002. Ce projet éditorial, avec le soutien des éditions Galilée, prévoit la parution d’une cinquantaine d’ouvrages, ce qui représente une tâche immense. Qui en a été à l’initiative ? Cela correspond-il à un souhait de Derrida lui-même ?
Marie-Louise Mallet : Il n’est pas très simple de répondre. Jacques Derrida n’a pas manifesté explicitement le souhait de voir l’ensemble de ses cours publié. Mais, par exemple, dans l’avant-propos de Politiques de l’amitié, il situe l’ouvrage par rapport à tout un ensemble de séminaires donnés à l’EHESS les années précédentes, séminaires qu’il espère, dit-il, publier plus tard. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Probablement parce que cela lui aurait demandé un important travail de relecture, de reprise de ses notes passées, alors qu’il était constamment requis par le travail à venir et par les sollicitations innombrables du présent. Et puis, le temps ne lui en a pas été donné.
À sa mort donc, des amis, des proches, un certain nombre de personnes, qui aujourd’hui constituent le comité de publication, ont pensé qu’il serait bon de publier ces séminaires.
Les séminaires de Derrida étaient souvent la matrice de ses livres, lesquels n’en étaient cependant jamais la reprise intégrale. Par exemple, le livre Politiques de l’amitié prend son départ dans la première séance d’un séminaire mais, celui-ci ayant duré trois ans, il n’en recouvre pas l’intégralité.
On aurait donc pu se demander s’il était vraiment nécessaire de publier ces séminaires, dans la mesure où ils ont trouvé, d’une certaine façon, leur prolongement dans des livres publiés du vivant de Derrida. Mais, d’un autre côté, on peut dire que l’enseignement de Derrida a toujours été très singulier : ses séminaires ne sont jamais l’enseignement d’une pensée déjà constituée, l’exposé de thèses déterminées et fixées, mais un véritable atelier de travail et de pensée, à travers lequel il élabore sa propre pensée. Il partait d’un motif, un peu à la manière d’un musicien, pour ensuite avancer chaque semaine comme "à l’aventure", inventant son chemin d’une séance à l’autre. Les séminaires sont donc en quelque sorte le témoignage d’une pensée se faisant. Dès lors, ils ne font pas double emploi avec les livres déjà publiés : si le lecteur retrouve ici ou là des motifs repris mais souvent modifiés pour la publication, il trouvera aussi nombre d’autres motifs inédits, susceptibles d‘éclairer ces derniers.
nonfiction.fr : Si ses séminaires avaient un aspect "work in progress", Derrida écrivait énormément à l’avance ses cours.
Marie-Louise Mallet : Derrida écrivait en effet toutes ses séances, comme il écrivait toutes ses conférences. Il prit cette habitude très tôt : dès les premières années de son enseignement, nous disposons de cours très rédigés. Il semblait souvent improviser, parce qu’il avait un certain talent d’acteur, mais la séance était écrite – sans exclure cependant d’éventuels développements spontanés. Mais l’ensemble du séminaire n’était pas écrit en octobre et pour toute l’année. Loin de là ! Le séminaire s’élaborait le plus souvent d’une semaine à l’autre et il arrivait que le parcours en soit modifié, par une rencontre, par la question d’un étudiant, une lecture suggérée par un auditeur, par exemple – et Derrida indique souvent ces imprévus dans le séminaire, en remercie les initiateurs. Il y avait donc une très large part du séminaire qui n’était pas programmée, qui laissait place à ce qu’il appelle "l’événement". Il y avait beaucoup d’événements dans le déroulement du séminaire, même si la séance était à chaque fois écrite.
3 commentaires
sara
Effectivement il faut traduire , sans traduire ...tout en traduisant !!!
C est le noeud gordien de la problematique de l intaduisisbilité , la traductibilité , et de l impasse vers laquelle nous mene Derrida ....mais en laissant la voie ouverte vers un sens messianique .
Passionnant Derrida que j aurais tellement voulu rencontrer pour converser avec lui de tout cela .
Fariza
Derrida l algerien qui a bcp souffert de quitter son Algerie qui l a vu grandir ....
yamina
Derrida oui , mais a condition de bien s approprier sa terminologie aussi !!