On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Également victime de la popularité croissante des thématiques courtoises, la culture chrétienne multiplia les ruses pour en réduire l’influence, en vain. D’abord dénoncée, la culture hétérosexuelle fut progressivement intégrée à l’institution religieuse par le sacrement du mariage. Ultime stratégie, la promotion de la poésie mariale apparaît comme un compromis entre amour spirituel et amour hétérosexuel. Incapable d’empêcher les poètes de chanter les charmes des jeunes filles, le clergé les autorisait à célébrer, à travers Marie, une figure féminine, mais comme privée de sexe et entièrement consacrée à l’amour divin. Pour mieux imprégner l’esprit des fidèles, des paroles pieuses étaient plaquées sur les mélodies de chansons d’amour populaires, et les vers galants habilement spiritualisés. Le triomphe de la culture érotique hétérosexuelle n’en fut que retardé. Les médecins échouèrent pareillement à pathologiser l’amour homme-femme. Démission de l’esprit face au corps, échauffement du foie, hystérie, érotomanie, hétérosexualité, désignent tour à tour les variantes d’une maladie d’amour qui alimente la chronique médicale et psychiatrique. L’hétérosexuel, au début du XXe siècle, c’est celui qui éprouve une attirance morbide pour les personnes de l’autre sexe. Loin d’être dans la norme, il est, au même titre que l’homosexuel, un déviant. La culture hétérosexuelle ne s’était pas moins imposée, depuis le XVIIème siècle, comme la culture dominante, dont le caractère "naturel" était non seulement constamment réaffirmé par l’ensemble des institutions sociales, mais exalté par l’immense majorité des productions culturelles.
Plein d’humour, toujours très clair, Louis-Georges Tin rend limpide ce qui aurait pu être jargonnant. C’est tambour battant, sinon à marche forcée, qu’il mène sa démonstration. À chaque tir, il fait mouche. Les préjugés volent en éclat, les lieux communs sont jetés cul par dessus tête. Certes, le livre n’est pas sans défauts. L’analyse reste centrée sur la France. Des siècles entiers sont survolés. La culture des élites prend le pas sur les modes d’expression populaires. La littérature est privilégiée au détriment d’autres sources. Les exemples choisis renvoient presque systématiquement à l’homosexualité masculine, laissant le lesbianisme dans l’ombre. Conscient de ces faiblesses, l’auteur assume ses choix : ouvrage programmatique, cette première histoire de la culture hétérosexuelle vise davantage à baliser un champ qu’à en creuser tous les sillons. Ce faisant, elle n’en remplit pas moins son objectif premier : "éveiller la culture hétérosexuelle à la conscience spéculaire de soi-même." On ne peut qu’espérer que d’autres viendront assister Louis-Georges Tin dans cette tâche ambitieuse, qui participe d’une vaste entreprise de dénaturalisation des normes engagée, depuis une trentaine d’années, par les sciences sociales et historiques![]()
4 commentaires
victorlefevre
S'il avait un tant soi peu réfléchi à la question, l'intervenant précèdent aurait compris que la culture hétérosexuelle n'est pas responsable de la procréation, celle-ci est une donnée naturelle invariable sur laquelle peut se greffer de multiples normes de couple, parenté, et sexualité selon le contexte spatio-temporelle.
Anonyme
Charles
bob