Une éthique au bord du volcan
[mardi 24 février 2009 - 05:00]
Philosophie
Théorie de la folie des masses
Hermann Broch
Éditeur : L'Eclat
L’absence à peu près complète de toute référence ne facilite pas la tâche du lecteur. Broch traverse des pans immenses de la culture contemporaine sans marquer ses repères, et c’est au lecteur de reconstituer ses discussions avec Freud, avec son ami Canetti, et bien d’autres. On croisera pêle-mêle une critique individualiste à l’allemande du monde moderne au nom de la personnalité authentique ("l’indigence que cachait et recouvrait le soi-disant individualisme (…) l’automystification et le travail incessant de typisation de la personnalité individuelle"
, mais aussi une critique de la sacralisation allemande de l’État et de la communauté culturelle, qui est peut-être un dialogue avec Thomas Mann
. D’un côté, Broch semble aspirer à un réenchantement de la démocratie par l’éthique (la conversion à l’honnêteté), mais de l’autre, il développe une théorie sceptique de la démocratie qui "ne veut rien avoir de commun avec l’autorité mystique", ce qui est peut-être un écho de Hans Kelsen, qui fut proche lui aussi du
Wienerkreis, et défendait une démocratie radicale, débarrassée de la sacralisation de l’État et de l’horizon d’une légitimité morale
. Les concepts omniprésents de "somnambulisme" et d’ "état crépusculaire" renvoient tantôt à une critique de l’atomisation des valeurs et de la dépersonnalisation dans la société moderne, donc à une pathologie, tantôt à une théorie positive du "profond onirisme dans lequel la vie humaine sociale s’organise", du "rêve organisé que représente (…) toute organisation humaine pourvue de sens"
.
À travers ses fulgurances et ses contradictions, cette
Folie des masses est une expérience pour rendre sensible aux grandes transformations des sociétés. L’originalité principale de cette fresque, c’est la mise au jour, sous la lente mobilité des civilisations, du caractère dramatique des phénomènes de conversion, et la vulnérabilité particulière de la société des masses à ces phénomènes brutaux. L’imprécation amère est le travers fréquent des antimodernes, Broch serait plutôt un pessimiste bienveillant
Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.
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