On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Malheureusement, le déni que Marion oppose à la métaphysique relève d’une posture assez semblable à celle de la haine de la vérité. La volonté de se distancier de toute ontologie lui ferme l’œuvre d’Augustin – non qu’Augustin se situe là, mais parce que, en arrière-plan de ses réflexions, dans sa vision du monde, il s’appuie sur une ontologie que l’on peut qualifier grosso modo de platonicienne. Faute de se rendre à cet état de fait, Marion s’enlise dans une tout autre voie, celle qu’il creuse de longue date à la suite de Descartes et de Husserl, celle de l’ego indépendant de toute altérité réelle.
On trouve à la fin de la conclusion cette récapitulation de l’argument du livre : "Comme je suis (moi, l’ego) ce que je cherche (le lieu de soi), puisque je suis ce que j’aime, il s’ensuit que je ne cesserai jamais de venir au lieu de soi, à mesure que je m’enfoncerai dans l’incompréhensible à l’image duquel je me comprends. Là où je trouve Dieu, d’autant plus que je continue à le chercher, je me trouve d’autant plus moi-même que je ne cesse pas de rechercher ce dont je porte l’image." Sans que l’on sache très bien s’il s’agit du verbe être ou du verbe suivre (!), il est significatif que le sujet de la phrase est bien le "je". Dieu, inconsistant à force d’être incompréhensible, n’est convoqué qu’en miroir du soi, seul vrai acteur.
Au lieu de découvrir Jésus-Christ dans la quête augustinienne, Marion se démène à la recherche d’un ego pour lequel Dieu n’est plus qu’un facteur qui permet d’advenir à soi. Là où brille la prose d’un des plus fameux rhéteur de l’Antiquité tardive, Marion déroule lourdement l’appareil conceptuel de la phénoménologie, dans une langue trouée de locutions latines et allemandes. Si l’on trouve, dans cet océan verbeux, des fulgurances de sagesse – que j’ai soulignées ici –, le gros de l’ouvrage est presque illisible à force de jargon, et de peu d’intérêt sur le fond. L’invocation d’"apories" et de "paradoxes" à toutes les occasions – là où il s’agit juste de pointer des nuances – cache mal l’indigence d’une approche dont l’horizon ultime est le retour à soi, par le truchement d’une altérité vide dont la divinité est nominale. Mais c’est Dieu lui-même après qui l’âme aspire, car "mon corps vit de mon âme, et mon âme vit de toi" (Confessions X, 29)![]()
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Joseph O'Leary