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Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 

Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.

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Tzvetan Todorov : "Si la torture est légalisée, l'idée de justice perd son sens"
[lundi 05 janvier 2009 - 11:00]
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Dans la continuité de notre récent dossier sur la torture, nonfiction.fr vous propose un entretien avec Tzvetan Todorov sur ce sujet qu'il aborde, parmi d'autres, dans son dernier livre, La Peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations (Robert Laffont).

 

nonfiction.fr : La torture est une technique ancienne, qui a continué d’être pratiquée, y compris par les démocraties occidentales, durant la seconde moitié du XXe siècle. Cependant, elle a toujours été une pratique cachée, non assumée. Qu’est-ce qui peut expliquer qu’après le 11 septembre cette pratique soit devenue plus exposée, ait pu faire l’objet de débats et de légitimation ?

Tzvetan Todorov : Pour marquer la nouveauté de la situation, il faut en effet la comparer à ce qui s’est produit récemment dans d’autres démocraties libérales. Ainsi l’action de l’armée française au cours de la guerre d’Algérie : la torture était massivement employée comme moyen d’extorquer des informations sur un ennemi insaisissable, mais elle était toujours niée par le gouvernement. Il était encore moins concevable que l’on change les lois pour rendre la torture légale. Or c’est précisément ce qui s’est produit aux États-Unis, dans la "guerre contre le terrorisme" déclenchée par l’administration Bush, sous l’inspiration des milieux néoconservateurs. Il s’est trouvé à la fois des juristes pour formuler de nouvelles définitions de la torture, qui en excluent les formes les plus communes, et des "intellectuels" (comme on dirait en France), des universitaires ou des écrivains qui, dans la grande presse ou dans des ouvrages savants, ont plaidé ouvertement pour l’usage de la torture. Il y a donc de quoi être étonné.

Ce qui pourrait expliquer cette mutation se rattache à la fois à des circonstances particulières et à quelques raisons plus générales. Parmi les premières, je citerai surtout le traumatisme de la population américaine, provoqué par les attentats du 11 septembre. La majorité des Américains vivent avec un double sentiment de supériorité morale et militaire sur le reste du globe, et de certitude que leur territoire est inviolable. Ce n’est pas un hasard si les comparaisons qui ont été spontanément utilisées concernaient des actes de guerre, non des attentats : Pearl Harbor ou même les attaques des Anglais au début du XIXe siècle ! Cette intervention (réussie) sur leur propre territoire avait un caractère scandaleux qui, en retour, autorisait la suspension de toutes les règles. La peur d’un ennemi aussi méchant et aussi performant rendait légitimes tous les moyens utilisés pour le combattre. Comparons de nouveau la situation avec celle des Etats européens. Les attentats qui s’y sont produits, qui pourtant n’étaient pas anodins, n’ont pas entraîné les mêmes réactions. C’est que de telles agressions ne sont pas une nouveauté en Europe ; et par ailleurs, la population des Etats européens n’a évidemment aucun motif de se considérer comme invulnérable.

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