Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

On avait cru naguère que le très indépendant directeur du théâtre de la Bastille , Jean-Marie Hordé, allait se confier vraiment dans son premier ouvrage, La Mort de l’âme, en 2006. Mais c’était quasiment un livre de philosophie, une fuite en avant, un changement de rôle ! Avec Un directeur de théâtre, il livre enfin ses points de vue sur le théâtre et parle (un peu) de la direction de sa salle. Rue de la Roquette à Paris, le théâtre de la Bastille qu’a dirigé avant lui Jean-Claude Fall (jamais nommé dans le livre) fait connaître des spectacles et des ballets assez différents de ce qu’on voit ailleurs. C’est, dit Hordé, un "théâtre minoritaire", où l’on a vu passer Jean-Michel Rabeux, Valère Novarina, Claude Régy, Alain Platel, Tanguy, Bruno Geslin et bien d’autres. Non pas une seule esthétique mais une quête de la différence, du neuf et de l’inédit.
Philosophie de l'authentique
À vrai dire, Hordé reste un philosophe, un théoricien, un analyste dont l’obsession est de définir ce qui pourrait être moderne, ou plutôt ce qui échappe aux conformismes contemporains. Il se préoccupe moins d’évoquer son propre théâtre que de définir un art de l’authenticité artistique, en dénonçant tous les faux dieux qui encombrent et font prospérer le marché de la scène française. Ses références ne sont pas les auteurs et pédagogues que rappellent tous les gens de théâtre. Lui cite Paul Ricoeur, Bernard Stiegler et Hanna Arendt. C’est fou, d’ailleurs, comme il cite Hannah Arendt ! Mais n’a-t-elle pas dit, pour ne reprendre qu’un des exemples donnés par Hordé : "Le théâtre est l’art politique par excellence ; nulle part ailleurs, la sphère politique de la vie humaine n’est transformée en art. De même, c’est le seul art qui ait pour unique sujet l’homme dans ses relations avec autrui" ?
En se demandant où est la nouveauté et où se situe l’enrichissement personnel du spectateur, Hordé montre que l’on a changé d’époque et s’oppose au discours qui s’appuie toujours sur les chantres du changement de la vie par le théâtre. En quelque sorte, il s’écrie : adieu, Vilar ! ciao, Malraux ! Il le dit de façon moins expéditive : "La disparition progressive du parti communiste, la dispersion de la classe ouvrière, l’engloutissement de ses organes représentatifs dans la gestion économique de leurs intérêts, tout cela a rendu obsolète le rêve de Malraux et de Vilar… La fierté "éducative" s’est rompue sous les assauts du "tout se vaut", du chômage de masse et des replis identitaires. Le caractère positif de cette rupture est qu’elle oppose le théâtre à toute servitude sociale."
Le théâtre populaire par l'autre bout
En conséquence, pas mal d’idées répandues sautent ou, du moins, sont mises en cause par le directeur-essayiste : l’utopie du théâtre populaire, l’action et la médiation culturelles qu’il faut aller pratiquer hors de l’action artistique, la pensée qu’un public est une collectivité unie dans le partage d’une œuvre, le rapport affectif du spectateur avec l’œuvre. La notion de populaire, Hordé propose de l’inverser : "Le devenir populaire d’une œuvre est aujourd’hui lié à son mode d’existence minoritaire. Les chemins par lesquels elle peut irriguer une culture sont aussi réels que clandestins." Ce qui se fait de plus original s’impose sans hâte et sans souci du succès dans une société aux nouvelles donnes : "Le rythme lent d’une recherche, le temps nécessaire à ce qu’une forme s’élabore sont incompatibles avec l’exigence de vitesse de sa médiatisation. De plus, la complexité de son élaboration est en contradiction avec la simplification du média de popularisation."
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