Philosophie
Les Institutions du monde de la vie. Merleau-Ponty et Lacan
Guy-Félix Duportail
Éditeur : Jérôme Millon
Topologie de l’institution du sens
Guy-Félix Duportail s'attache à décrire trois modes privilégiés de cette institution du sens dans le monde de la vie : le corps, l'amour et le Nom-du-père. Ces formations de sens s'instituent selon lui comme autant de manières d'habiter le monde, au sein d'un espace "feuilleté", diffracté, polymorphe : elles relèvent d'une
topologie.
On connaît l'importance prise, à partir des années 60, par la topologie dans la pensée de Lacan. On sait moins que, dans ses dernières années, Merleau-Ponty avait tenté d'élaborer une topologie de la chair. Tentative à peine esquissée, interrompue par la mort, dont Guy-Félix Duportail nous restitue fidèlement les motifs majeurs – tourbillon, torsion, pli, enroulement, réversibilité, fission… – dans des pages qui sont parmi les plus belles de ce livre
.
L'enjeu de son travail consiste précisément à articuler ces deux topologies, afin de dégager leurs structures communes, les "formes topologiques du champ de l'apparaître"
. Le projet de cette onto-topologie pourrait sembler excessivement formel, mais il se concrétise ici, il
prend chair à travers un retour aux choses mêmes ; et c'est ce projet qui sous-tend les analyses les plus fécondes du livre, sa conception du corps comme institution, "lettre vivante", "idéogramme mobile institué par l'entrelacs de plusieurs dimensions"
; ou encore sa détermination du fantasme comme "autre nom de la vision" et condition de tout apparaître
.
L'auteur reconnaît cependant que la topologie de Merleau-Ponty et celle de Lacan ne se laissent pas facilement articuler au sein d'une théorie unitaire. À la différence de Lacan, qui insiste sur le "trou" du symbolique, la perte irrévocable de l'objet du désir, Merleau-Ponty privilégie la continuité, la réversibilité de la chair : chez lui, "le point de retournement est présenté comme un pli et non comme un vide, c'est une torsion et non une coupure"
. S'agit-il d'un différend irréductible ou d'une simple différence d'accent ? Guy-Félix Duportail choisit la seconde hypothèse, en affirmant "la possibilité d'une articulation féconde entre les opérations de retournement et de coupure"
. Nous opterions plutôt pour la première, ce qui nous amènerait à nous interroger sur la possibilité d' "intégrer" la psychanalyse lacanienne à une ontologie de la chair.
L’ouverture d’un dialogue qui laisse des questions ouvertes
Aussi rigoureuses soient-elles, certaines analyses de ce livre méritent en effet d'être discutées. Ainsi lorsque l'auteur interprète le "chiasme" merleau-pontyen – l'entrelacs du se-toucher-touchant, du se-voir-voyant – comme un
nouage, au sens des nœuds borroméens du dernier Lacan
. Comment cette rencontre "imminente" et toujours "avortée" qu'est le chiasme selon Merleau-Ponty pourrait-elle arriver à
faire nœud ?
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