L'histoire de la violence ou comment civiliser les moeurs
[jeudi 09 octobre 2008 - 05:00]
Histoire
Une histoire de la violence. De la fin du Moyen Âge à nos jours
Éditeur : Seuil
Civiliser les moeurs
Dans cette culture violente de la fin du Moyen Âge, ni l’Église, ni l’État ne peuvent réguler efficacement la brutalité des rapports sociaux. C’est dans l’espace urbain que s’imposent plus précocément des valeurs alternatives. Lieu d’échange, les villes doivent se rendre attractives et cherchent pour cela à assurer une plus grande sécurité aux habitants, marchands et migrants qui y affluent. C’est cette "paix urbaine" peu étudiée, cet apaisement des mœurs et ce recul des violences citadines que Robert Muchembled s’attache à souligner en mettant au jour les moyens mis en œuvre par les autorités urbaines : limitation des occasions de rixes, encadrement de la population et particulièrement de la jeunesse, punition systématique des violences par un système d’amendes sophistiqué. Selon l’historien, ce sont les villes italiennes ou hanséatiques de la fin du Moyen Âge, plus que la cour, valorisée par Norbert Elias, qui seraient le véritable laboratoire de la civilisation des mœurs et du déclin de la violence.
Une fois ces cadres posés, Robert Muchembled porte son regard sur l’institution judiciaire des années 1550-1650 qui initie une profonde mutation des pratiques et des perceptions du crime. L’État moderne, soutenu par l’Église, développe un contrôle plus efficace des sujets qui passe par une redéfinition des crimes par les juristes : une véritable révolution judiciaire fait jour dans tous les grands pays européens et tend à remplacer la vengeance et les méthodes de règlement privé des conflits. Procédure inquisitoire, usage de la torture judiciaire, peine capitale sont autant de moyens de canaliser spectaculairement l’agressivité populaire et d’affirmer puissamment le monopole étatique de la violence.
Robert Muchembled analyse en parallèle ce qu’il considère comme deux formes de réaction aux nouvelles normes ainsi imposées par l’État moderne pour réprimer l’usage de la violence individuelle : le duel nobiliaire et la révolte populaire qui constituent tous deux à ses yeux, des survivances de violences rituelles anciennes. Il expriment puissamment le refus, tant des nobles que des foules populaires d’adhérer au nouveau modèle d’apaisement et d’économie du sang prescrit par les gouvernants et les difficultés rencontrées par les autorités pour imposer durablement auprès de tous, des valeurs de paix et de police précocément adoptées par les villes et les cours.
La fin de la violence ?
Les trois derniers chapitres de l’ouvrage font le point sur une troisième période, celle de la "violence apprivoisée (1650-1960)" qui distingue toujours plus subtilement une violence illégitime perturbatrice de l’ordre social et punissable, d’une violence légitime de la guerre juste, de la défense de la patrie ou de l’expansion outre-mer. Chaînon manquant entre les théories de Norbert Elias, qui insiste sur le poids de l’autocontrôle par l’intégration de règles de politesse, et celles de Michel Foucault, qui met l’accent sur les pratiques disciplinaires et particulièrement sur le carcéral dans la gestion de la brutalité
, Robert Muchembled invite à reconsidérer le rôle des tribunaux dans la diffusion des normes sociales et des interdits pesant sur les violences individuelles. Car entre 1650 et 1960, les taux d’homicides poursuivent leur baisse pour atteindre leurs
minima au milieu du XXe siècle tandis que se diffuse une réelle aversion pour la vue du sang et une dévalorisation toujours plus forte de la brutalité. L’historien souligne, dans cette évolution, le rôle des villes qui, contrairement aux clichés souvent répandus, sont de réels moteurs d’apaisement et qui finissent par entraîner les campagnes.
1 commentaire
Liseron
Profitable recension que le lecteur peut croiser avec l'émission "Concordances des temps" du 04 avril 2009 dans laquelle R. Muchembled était l'invité principal.
Je note une curieuse sous-représentation bibliographique sur internet quant au cas londonien des "Mohocks" (l'actuelle entrée anglaise sur Wikipedia ne semble montrer aucun recul sur la question).
Vifs remerciements à ce site et à l'auteure du compte-rendu !