Histoire
Une histoire de la violence. De la fin du Moyen Âge à nos jours
Robert Muchembled
Éditeur : Seuil
Au-delà de théories qui n’hésitent pas à faire de l’agressivité une donnée biologique du masculin, c’est la construction et les mutations culturelles du lien entre violence et virilité que l’auteur souhaite examiner, invitant à relativiser la notion de criminalité, toujours construite par les diverses instances de contrôle social, et à contextualiser la définition de la violence, au regard d’une culture et d’un contexte spécifiques.
Robert Muchembled conduit ainsi à porter particulièrement le regard sur les mutations du code d’honneur dont la vengeance meurtrière était traditionnellement la gardienne. Plus qu’ à une promotion de l’État absolu ou à une révolution judiciaire, il faudrait rapporter le déclin de la violence dans l’Europe moderne puis contemporaine à un bouleversement éthique qui valorise la responsabilité et la culpabilité individuelle au détriment de l’honneur collectif et de la loi de la honte. À l’orée de la Modernité, alors que l’Europe part à la conquête du monde, la violence des jeunes gens se trouverait ainsi réorientée vers l’extérieur et viendrait progressivement à ne plus subsister que dans des couches sociales où survit l’ancien code d’honneur ou dans des temps de crise. C’est donc bien à une étude de la violence comme construction culturelle qu’invite cet essai.
Avant de se pencher de plus près sur les étapes de cette lente évolution, Robert Muchembled souligne la réalité du déclin de la violence grâce à "une pesée globale des données recueillies par les historiens et les criminalistes concernant l’homicide et les atteintes aux personnes"
, non sans rappeler que les statistiques qui peuvent être réalisées dans cette perspective ont moins pour ambition de donner une image du nombre de crimes réellement commis que de construire un aperçu de leur traduction en termes de plaintes officiellement enregistrées et traitées par l’institution judiciaire. Plus qu’à une histoire des faits de violence, c’est à une histoire du regard porté sur celle-ci que ces sources officielles et normatives conduisent. Le second chapitre est ainsi l’occasion de présenter une évolution mise en évidence en 1981 par Ted Robert Gurr
et de marquer à nouveau, statistiques à l’appui, une idée que Robert Muchembled place au cœur de son ouvrage : l’écrasante majorité de jeunes hommes chez les individus recensés coupables de violences et l’efficacité croissante de l’encadrement de ces jeunes par la "fabrique européenne"
que manifesterait le déclin progressif des violences.
Le chapitre III, "Les fêtes juvéniles de la violence (XIIIe-XVIIe siècle)", ouvre l’examen chronologique de la question et permet à l’auteur de donner la mesure d’une véritable culture de la violence à l’œuvre dans l’Europe de la fin du Moyen Âge. Robert Muchembled rappelle que la mort violente y apparaît comme ordinaire et que la violence, qui n’a rien d’un tabou, soutient alors les hiérarchies et préside aux échanges tant matériels que symboliques. Se transmet une culture où, quel que soit le milieu social, la brutalité est le premier critère de virilité et où le goût du sang façonne les identités sociales et sexuelles. Incités à se démarquer du genre féminin considéré comme doux et donc faible, les jeunes gens cherchent, par leurs accès d’agressivité, à montrer qu’ils seront à même de remplacer leurs pères : repoussés aux marges du pouvoir et de la sexualité, ils comblent leur attente en affichant une agressivité, marque de puissance, notamment lors de jeux et de fêtes.
1 commentaire
Liseron
Profitable recension que le lecteur peut croiser avec l'émission "Concordances des temps" du 04 avril 2009 dans laquelle R. Muchembled était l'invité principal.
Je note une curieuse sous-représentation bibliographique sur internet quant au cas londonien des "Mohocks" (l'actuelle entrée anglaise sur Wikipedia ne semble montrer aucun recul sur la question).
Vifs remerciements à ce site et à l'auteure du compte-rendu !