Rédacteur

chercheur au CNRS

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Vérité et éthique de la littérature
[vendredi 03 octobre 2008 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La Connaissance de l'écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie
Jacques Bouveresse
Éditeur : Agone
237 pages / 20,90 € sur
Résumé : Peut-on dire que la littérature nous offre une connaissance, et celle-ci est-elle d’abord de nature éthique ? Bouveresse examine les raisons qu’il y a de le penser.
Page  1  2  3 


Cette compréhension large de l’éthique permet peut-être de répondre à deux soupçons qui pourraient germer : le premier est que la compréhension du statut de la littérature qui est ici proposée est excessivement, sinon exclusivement déterminée par le roman, ou du moins par le récit : dans quelle mesure l’idée d’une connaissance morale rend-elle compte de la poésie, par exemple ? Si l’on entend "éthique" au sens "wittgensteinien" qu’on a rappelé, on pourra dire que la poésie donne une vision des choses imprégnée par une manière de voir qui est elle-même "éthique", et il vrai que des Fleurs du mal aux élégies de Rilke, on ne saurait dénier à la poésie une telle portée "éthique" — serait-ce une éthique de la transgression, qui est évoquée par Bouveresse non pas à travers les écrivains de la transgression sexuelle auxquels la philosophie française s’est de longue date intéressée — comme Sade, Bataille ou Genet  — mais à travers les écrivains de la transgression politique et sociale, avec les figures de Dickens et d’Orwell, beaucoup moins consacrées par la philosophie française. Ce choix des références pourrait d’ailleurs illustrer et confirmer la vision d’une éthique qui ne s’exprime pas seulement dans des actes mais imprègne aussi bien les préférences littéraires et artistiques : l’éthique et l’esthétique de Bouveresse se montrent ici à travers la série d’écrivains convoqués de manière privilégiée (Musil, le roman naturaliste, Zola, Henry James, Dickens, Proust…), et l’on pourrait tout à fait approcher les affinités ou les divergences éthiques que l’on peut observer entre, par exemple, Bouveresse et Bourdieu d’un côté, Bouveresse et Foucault de l’autre, à travers leurs références esthétiques privilégiées, celles qu’ils partagent (Thomas Bernhard et Karl Kraus, par exemple, pour Bouveresse et Bourdieu) et celles qu’ils ne partagent pas (Blanchot et Bataille, par exemple, auteurs clés pour Foucault mais pas pour Bouveresse…).

Le second soupçon, ou la seconde crainte, serait de savoir si l’on ne risque pas alors de donner une interprétation excessivement psychologique de la littérature comme "vision du monde" ou comme expérience de pensée à visée essentiellement réflexive. C’est ici qu’une confrontation plus poussée avec les thèses "adverses" serait possible. À cet égard, Bouveresse me semble trop sévère avec le structuralisme : assurément, l’insistance du structuralisme sur la dimension de jeu formel de la littérature a conduit à des excès absurdes, notamment quand elle a pris la forme d’une thèse d’auto-référentialité ou à la constitution de l’inter-textualité en unique objet digne d’intérêt de l’analyse littéraire. Mais elle tentait bien de saisir une dimension décisive du langage littéraire, qui est toujours un peu, comme disait Jakobson, "for its own sake", non pas au sens où il serait absolument sans référence, mais au sens où il "suspend" la référence et comporte une dimension d’exploration et de célébration du langage par lui-même. Outre qu’elle a donné lieu à l’invention de méthodes d’analyse de textes qui restent, à mes yeux, fécondes, cette interprétation rend mieux compte des finalités de certaines œuvres romanesques (Finnegan’s Wake de Joyce, La Disparition de Perec, une part du Nouveau Roman…) qu’une interprétation en termes de connaissance morale. Mais ce n’est vrai que pour une catégorie limitée d’œuvres, et là encore, la notion large de l’éthique qui sous-tend le propos suggère que ce travail même sur le langage a une dimension éthique intrinsèque ("donner un sens plus pur aux mots de la tribu", comme disait Mallarmé). Bouveresse ne nie évidemment pas que cette dimension de travail sur le langage soit consubstantielle à la littérature, pas plus qu’il n’affirme que les raisons de mettre en parenthèses le contenu seraient nécessairement mauvaises (il énumère trois bonnes raisons aux pages 132-133) : il récuse le caractère exclusif qui a été donné à ces dimensions par un certain "textualisme" outrancier, dont le résultat paradoxal est de priver le texte d’une bonne part de ses enjeux — et de ses pouvoirs.
 

Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici