Roque politique en Russie
[mardi 06 mai 2008 - 17:00]
Le 7 mai prochain, Dmitri Medvedev va officiellement prendre ses fonctions de président de la Fédération de Russie. L’heure est donc à la permutation des postes alors que Vladimir Poutine s’apprête à occuper celui de premier ministre. Difficile dès lors d’imaginer de réels changements à court terme, alors que V. Poutine paraît indéboulonnable, tant son "nouveau parti", Russie Unie, domine la
Douma. La valse des premiers ministres, qu’on avait connue du temps de B. Eltsine, paraît donc très improbable, dès lors que chaque nouveau chef du gouvernement que choisit le président doit être confirmé dans ses fonctions par l’organe législatif. Le duo Medvedev-Poutine risque donc de durer un moment, avec toutes les difficultés de répartition des rôles que cela implique. À l’orée de cette "nouvelle ère", l’opposition au régime tend aussi à se réorganiser et à contester le bilan politique officiel de la décennie poutinienne.
Le dernier numéro de la
New York Review of Books (15 mai 2008) a ainsi pris le parti de
recenser le livre de Boris Nemtsov et Vladimir Milov récemment paru en Russie malgré les fortes réticences du gouvernement central. Écrit par deux opposants déclarés,
Poutine. Le Bilan : un rapport indépendant d’expert se propose de retracer huit années de présidence de l’héritier de Boris Eltsine. L’ouvrage s’attache à présenter une représentation en complète opposition avec celle véhiculée par les médias officiels. Il s’agit de remettre en cause une croissance économique fondée en premier lieu sur la manne des hydrocarbures et à stigmatiser le manque de réformes à long terme. Plus généralement, le duo d’auteurs s’attache à examiner les rapports incestueux, établis aujourd’hui en Russie au rythme des nationalisations, entre le monde de l’énergie et celui de la politique. Évidemment, il faut également mentionner avec quelque distance, ce que ne fait pas assez à notre sens Amy Knight dans son article, le parcours particulier des deux auteurs. Boris Nemtsov, ancien député et surtout ancien du gouvernement eltsinien (1997-1998), est l’un des fondateurs du parti libéral d’opposition SPS au parcours quelque peu trouble et regroupant certains de ceux qui ont été complètement discrédités par les crises économiques et politiques de la fin des années 1990. De ceux-là, plus d’un est rentré dans le rang et s’est depuis accommodé du nouveau modèle de gouvernement. Nemtsov s’est récemment distancié de son parti, mais lui aussi est largement perçu par l’opinion comme étant de ceux qui ont pratiquement mené la Russie à sa ruine. Son co-auteur, Vladimir Milov, a fait un court passage au Ministère de l’énergie sous V. Poutine (mai – octobre 2002) avant de partir pour divergence d’opinions et de fonder l'Institut de politique énergétique, sorte de
think tank indépendant à Moscou. Il est aujourd’hui annoncé comme nouvel entrant en politique et potentiel leader d’une opposition libérale réunifiée.
La situation apparaît aujourd’hui figée au sein de la Fédération. Comme le signale parfaitement l’ouvrage, la popularité personnelle de V. Poutine, bâtie sur une sorte de contrat à l’amiable passé avec la majorité de la population, lui permet toutes les fantaisies politiques à condition que le niveau de vie moyen de la majorité continue à augmenter, même lentement. Plus encore, c’est aussi le spectre de la décennie précédente qui permet au pouvoir actuel de maintenir le régime. L’anniversaire de la mort de Boris Eltsine a été une nouvelle occasion pour Vladimir Poutine de la rappeler dans un discours de commémoration
.
*"The truth about Putin and Medvedev", KNIGHT Amy,
in The New York Review of Books, 15 mai 2008.
*NEMTSOV, Boris, MILOV, Vladimir,
Putin, itogi : Nezavisimyi ekspertnyi doklad (
Putin : the results : an independent expert report), Moscou, Novaya Gazeta, 76p.
- Voir aussi la
brève "Échec au roi", sur LeMonde.fr.
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Crédit photo: Flickr.com/ mental art
1 commentaire
Triple R™
*** Un gouvernement... stable !
Le nouveau Premier ministre Vladimir Poutine a maintenu les principaux ministres sortants en place et appelé à ses côtés ses hommes clés du Kremlin.
Ainsi, Alexeï Koudrine et Sergueï Ivanov conservent leur poste de vice-Premier ministre et le duo de choc composé de Sergueï Lavrov et Anatoli Serdioukov reste en l’état : ils demeurent respectivement ministres des Affaires étrangères, de la Défense et des Finances. Par ailleurs, Iouri Troutnev conserve le ministère des Ressources naturelles et Igor Levitine celui des Transports.
Du côté de changements de portefeuilles, Elvira Nabioullina passe du ministère du Développement économique et du Commerce au ministère de l’Economie (c’est dire si c’est la révolution) et Viktor Khristenko, jusqu’ici ministre de l’Industrie et de l’Energie, devient ministre de l’Industrie et du Commerce (le changement dans la continuité...).
Restent les nouveaux vice-premiers ministres, qui se transforment en garde prétorienne : Viktor Zoubkov, Premier ministre de septembre 2007 à mai 2008, et Igor Chouvalov, proche collaborateur de Vladimir Poutine au Kremlin, deviennent les deux premiers vice-Premiers ministres. Ils seront secondés par le chef de l’administration présidentielle sous Vladimir Poutine, Sergueï Sobianine (qui sera chargé de la direction de l’appareil gouvernemental) et Igor Setchine, le numéro deux de l’administration présidentielle sous Poutine.
*** Un staff de... fidèles au Kremlin !
Le nouveau président Dmitri Medvedev a constitué son équipe de proches conseillers en recrutant dans le staff de son prédécesseur...
Sont maintenus en postes : l’économiste Arkadi Dvorkovitch, le conseiller pour la politique étrangère Sergueï Prikhodko, le rédacteur de discours Jakhan Pollieva, la porte-parole Natalia Timokova et le directeur des services du Kremlin, Sergueï Narichkine. Au passage, on recycle l’ancien ministre des Télécommunications Léonide Reiman qui devient conseiller de Medvedev.
Parmi les nouveaux venus, on peut compter l’ancien directeur juridique de Gazprom, Constantin Tchuitchenko. Medvedev a également recrutés trois adjoints pour Narichkine, qui sont tous des affidés de Poutine : le stratège politique Vladislav Sourkov, l’attaché de presse Alexei Gromov et le commissaire politique Alexandre Beglov.
Au fait, saviez-vous que selon la Constitution russe, si le Président vient à mourir, c’est le Premier ministre qui le remplace ? Gageons que Medvedev a une bonne assurance-vie.