La traduction inédite en français de trois articles de Norbert Elias rappelle en quoi la peinture, la poésie et plus généralement l’art s’inscrivent dans des configurations socio-historiques.

Les Ecrits sur l’art africain (Kimé, 2002) de Norbert Elias, tirés de son expérience de professeur de sociologie au Ghana, étaient déjà connus du public français, contrairement aux textes qui composent Le Déclin de l’art de cour qui vient de paraître chez CNRS éditions.

Roger Chartier, coutumier des préfaces des livres de Norbert Elias, revient dans celle qui ouvre ce petit recueil sur le contexte d’écriture de ces trois essais et les replace dans le cadre plus global de l’œuvre du sociologue allemand. Le premier texte, à propos du « kitsch », a été écrit en 1935 à Paris ; le second, sur un tableau de Watteau, en 1983 à Bielefeld ; et le troisième, sur la poésie baroque allemande, a été commencé en 1979 et publié dans sa forme définitive en 1987.

En dépit de dates de rédaction éloignées, ses trois essais visent tous à « comprendre les liens existant entre les configurations politiques et sociales, les structures psychiques et les formes esthétiques. » Ils s’inscrivent également dans la continuité de la Société de cour (1974 pour la traduction française), et notamment du sixième chapitre sur la « Curialisation et [le] romantisme aristocratique ». Norbert Elias revenait alors sur la nostalgie de l’aristocratie de cour, contrainte dans ses comportements par la monarchie, d’une existence chevaleresque et pastorale idéalisée, qu’illustre le tableau de Watteau « Le pèlerinage de Cythère ». Roger Chartier souligne enfin que Le Déclin de l’art de cour nous fait découvrir un autre Norbert Elias, amateur d’art et auteur occasionnel de poésies.

 

La poésie comme reflet de rivalités entre classes sociales

Dans Les Allemands (Seuil, 2017), Norbert Elias avait abordé les particularités de l’histoire de son pays natal. Dans son essai sur la poésie baroque allemande, il revient sur ce contexte spécifique. Si le XVIIe siècle constitue un âge d’or pour l’Angleterre, la France ou encore la Hollande, il n’en va pas de même pour l’espace germanique, divisé et menacé par ses voisins. A cela s’ajoute la rivalité entre l’aristocratie des nombreuses cours princières et la bourgeoisie, opposition qui se retrouvera dans la distinction entre « civilisation » et « culture ». Norbert Elias estime que la poésie allemande est aussi révélatrice de cet antagonisme.

Alors qu’aujourd’hui la poésie apparaît comme un art très individualisé, « Dans les sociétés aristocratiques de cour des XVIIe et XVIIIe siècles, on ne voyait pas les poèmes comme les produits extraordinaires d’un génie inspiré, mais comme une chose qu’en principe tout gentleman, tout individu comptant dans la société de cour pouvait produire, s’il s’en donnait la peine. » La poésie est un outil codifié de communication et de divertissement pour ce milieu social. En réaction à ce dernier, une bourgeoisie privée de pouvoir politique commence à s’exprimer via la littérature dès le milieu du XVIIIe siècle. Elle critique la poésie pratiquée par les aristocrates, fustigeant ainsi indirectement leurs auteurs.

Pour Norbert Elias, cette opposition explique le changement brutal dans la façon de concevoir la poésie en Allemagne : « La dureté de la rupture entre la poésie classique et la poésie de cour qui la précédait correspondait à la dureté de ce conflit social ». En termes littéraires, cette transformation se traduit par le passage d’une valorisation du comment (la manière de dire) à celle du quoi (les idées exprimées).

 

Une interprétation artistique très politique

Tout sa vie, Norbert Elias aura témoigné d’une grande affection pour le tableau de Watteau déjà cité et dont il existe plusieurs versions. Ce tableau représente une utopie antique, celle de l’île de l’amour (Cythère). Pour l’auteur de la Société de cour, « l’une des particularités singulières de ce tableau est la diversité des interprétations auxquelles il a donné lieu au fil du temps ». Il propose en conséquence une étude de sa réception.

Lors de sa création, le tableau est d’abord considéré comme un signe de l’assouplissement de la contrainte imposée par Louis XIV à l’aristocratie d’épée à la suite de sa mort et durant la Régence qui la suit. Pendant la Révolution française, c’est la condamnation du mode de vie aristocratique évoqué par le tableau qui domine, ce qui fait dire à Elias que « l’idée d’une perception politiquement neutre de l’art n’est pas aussi naturelle qu’il pourrait le sembler, aujourd’hui, dans nos Etats occidentaux pluralistes. » Lors de la Restauration, l’œuvre de Watteau est réhabilité par un petit cénacle, autour de Gérard de Nerval. La détermination du goût artistique commence à s’émanciper des commanditaires aristocratiques avec l’avènement d’une société bourgeoise. C’est d’ailleurs en réaction à l’atmosphère véhiculée par une telle société que le jeune Nerval en vient à idéaliser le tableau.

Plus largement, à l’aune de cette analyse, Norbert Elias décèle des changements profonds dans la manière de concevoir l’art et de valoriser certaines thématiques : « Cette tendance à l’individualisation ne contribua pas peu à faire des maux de ce monde, et parmi eux du contraste amer entre désir et réalité, un sujet littéraire consacré. » Il prend pour exemple la réécriture poétique du mythe de Cythère par Baudelaire, qui revient sur la désillusion de Nerval à la suite d’un voyage très décevant sur l’île ayant servi de modèle à celle de l’amour.

 

Le kitsch : style de l’art capitaliste ?

Enfin, Norbert Elias s’est interrogé sur les conséquences artistiques du passage de la domination curiale à celle de la bourgeoisie capitaliste. Il remarque une hétérogénéisation du style, que traduit le concept de « style kitsch », qu’il définit comme une « qualité très particulière, à savoir l’incertitude des formes inhérente à chaque production esthétique de la société industrielle. » L’art s’émancipe en partie de la tradition et se fait plus individualiste ; bons et mauvais goûts se côtoient au sein de l’œuvre d’un même artiste.

Pour Elias, ce terme est aussi l’« expression de cette tension entre le goût raffiné et développé des spécialistes et le goût peu développé, incertain, de la société de masse. » Il relève que certaines productions artistiques répondent à un « besoin de loisir pour la société de masse » qui ne peut être comblé dans l’activité laborieuse, source d’aliénation. En conséquence, certaines productions, à tendance sentimentale, cherchent à répondre à un tel besoin. Il décèle par ailleurs une opposition entre un pôle progressiste, attaché avant tout au contenu, et un pôle conservateur, pour lequel prime la forme.

 

Norbert Elias évoque ainsi des problématiques familières à la sociologie de l’art et à l’histoire culturelle, qui s’efforcent de faire le lien entre art, société et histoire. Ses réflexions sur le kitsch, même si elles ne sont pas très développées et parfois un peu confuses, rappellent bien sûr le travail de Pierre Bourdieu dans le même domaine, des Règles de l’art (1992) à ses cours du Collège de France sur Manet. C’est donc une autre facette, également perceptible dans son Mozart inachevé, du sociologue allemand qui nous est donnée à voir, même si l’on y retrouve bien sûr les préoccupations qui parcourent son œuvre (comme l’individualisation ou la contrainte).

Avec la publication de ces nouveaux textes inédits, traduits par Antony Burlaud et Barbara Thériault et accueillis dans la nouvelle collection « Interdépendances » (dont le titre fait écho à un concept de Norbert Elias), dirigée par Marc Joly et François Théron, l’on en vient à regretter, ou plutôt à espérer, une publication intégrale et regroupée des œuvres de Norbert Elias en français, comme il a déjà pu en bénéficier en langues anglaise et allemande.